La violence ordinaire qui nous empêche d’agir

Dans une salle de classe, dans la rue, les mots circulent vite.
Ils claquent. Ils rabaissent. Ils font rire parfois. " T’es nul. Ferme-la. " Des phrases lancées presque machinalement, comme si l’insulte était devenue une manière ordinaire de se parler.

En tant que parent, professeur, éducateur, animateur, on reprend, on sanctionne, on recadre. Et la scène recommence. Ce qui frappe, ce n’est pas seulement la violence, mais sa banalité. Elle semble intégrée au langage, tolérée, attendue.

Plus troublant encore : ceux qui tentent autre chose. Un élève qui propose une idée, qui s’expose, qui prend une initiative, devient rapidement une cible. On se moque, on ironise, on rabaisse. Comme si sortir du rang était plus dangereux que de se taire.

Repensons alors à nos propres années d’école. Les insultes existaient déjà. Mais avaient-elles cette place centrale ? Ou est-ce notre époque qui a fait de la dévalorisation un mode de relation à part entière ?

Car cette violence ne s’arrête pas à l’adolescence. On la retrouve entre adultes, au travail, sur les réseaux sociaux, dans l’espace public. Plus policée parfois, mais tout aussi efficace pour disqualifier et empêcher d’agir.

Une question demeure :
Quand le rabaissement devient un langage commun, que dit-il de notre manière de faire société ?

Comprendre la violence relationnelle : quand blesser devient un mode de lien

Ce que l’on observe dans les salles de classe, dans les cours de récréation ou sur les réseaux sociaux porte un nom : la violence relationnelle. Contrairement à la violence physique, elle ne laisse pas de traces visibles. Elle s’exerce par les mots, les regards, l’ironie, l’exclusion, la moquerie. Elle vise moins le corps que la place sociale de l’autre. Les travaux relayés par le CNRS montrent que cette forme de violence repose sur un mécanisme central : affaiblir symboliquement l’autre pour sécuriser sa propre position dans le groupe.

Chez les adolescents, cette violence relationnelle s’intensifie dans des contextes où :

  • l’avenir est perçu comme incertain,
  • la réussite semble inaccessible ou réservée à quelques-uns,
  • la reconnaissance passe davantage par le regard des pairs que par les institutions.Dans ces conditions, le groupe devient à la fois refuge et tribunal. Pour y appartenir, il faut en maîtriser les codes. Et l’un de ces codes, aujourd’hui largement documenté, est la dévalorisation de l’autre.

Moquer l’initiative : une violence préventive

Un point revient régulièrement dans les études en sciences de l’éducation : la violence relationnelle ne vise pas seulement les plus fragiles. Elle s’abat souvent sur ceux qui tentent quelque chose. Celui qui prend la parole, propose une idée, affiche une ambition ou sort du cadre devient une cible privilégiée.


Le rôle amplificateur des réseaux sociaux

Les recherches de l’INSERM soulignent que les réseaux sociaux ont profondément transformé cette violence relationnelle. Ils ne l’ont pas créée, mais ils l’ont :

  • rendue permanente (il n’y a plus de hors-champ),
  • rendue publique (l’humiliation devient spectacle),
  • rendue rentable socialement (likes, rires, reconnaissance).

Dans cet espace, celui qui humilie gagne souvent plus que celui qui construit. La violence devient performative. Elle produit du lien, mais un lien fondé sur l’exclusion.

Une violence qui ne disparaît pas à l’âge adulte

Il serait confortable de penser que cette violence soit propre aux jeunesses. Pourtant, les rapports montrent qu’elle traverse l’ensemble de la société. Chez les adultes, elle change simplement de forme : ironie professionnelle, disqualification symbolique, mépris social, attaques voilées. Elle devient plus subtile, mais rarement moins destructrice.Ce que les jeunes donnent à voir aujourd’hui est peut-être moins une dérive générationnelle qu’un miroir grossissant de nos propres pratiques relationnelles.

Pourquoi cette violence est-elle devenue centrale aujourd’hui ?

La violence relationnelle n’a rien de nouveau. Ce qui a changé, en revanche, c’est sa place. Elle n’est plus marginale, elle structure désormais une grande partie des interactions sociales. Plusieurs transformations profondes permettent de comprendre ce basculement.

1. Une société de la compétition permanente

Les travaux en sociologie, notamment ceux inspirés de Pierre Bourdieu, montrent que lorsque les ressources symboliques se raréfient – reconnaissance, réussite, avenir désirable – les individus entrent en concurrence pour exister.

Chez les jeunes, cette compétition commence très tôt :

  • classement implicite entre élèves,
  • hiérarchisation sociale permanente,
  • injonction à « réussir » sans que les moyens soient réellement accessibles à tous.

Dans ce contexte, rabaisser l’autre devient un moyen rapide de se hisser sans s’exposer. On n’a pas besoin d’être meilleur, il suffit que l’autre paraisse inférieur.

2. La disparition des espaces de respiration sociale

Autrefois, les espaces de sociabilité étaient fragmentés : l’école, la famille, le quartier, les loisirs. Aujourd’hui, ces sphères s’entremêlent. Le regard social est continu.

Les études sur les usages numériques montrent que cette exposition permanente génère :

  • une hypervigilance sociale,
  • une peur constante du jugement,
  • une difficulté à expérimenter sans être immédiatement évalué.

La violence relationnelle devient alors un réflexe défensif : attaquer avant d’être attaqué.

3. L’effondrement des récits collectifs

Un élément revient souvent dans les analyses contemporaines : le manque de récits communs mobilisateurs. Les grandes promesses (ascension sociale, progrès, stabilité) ne tiennent plus. Elles sont perçues comme mensongères ou inaccessibles.

Quand il n’y a plus de projection collective désirable, il reste :

  • le présent immédiat,
  • la reconnaissance instantanée,
  • la domination symbolique comme substitut de sens.

Dans ce vide, la violence relationnelle devient un langage par défaut.

4. La peur de l’échec et la disqualification de l’initiative

Dans une société où l’échec est fortement stigmatisé, essayer devient risqué. Les recherches en sciences de l’éducation montrent que les environnements les plus violents symboliquement sont souvent ceux où l’erreur n’a plus droit de cité.La violence n’est alors pas seulement dirigée contre les personnes, mais contre toute idée de transformation.

5. Un miroir de nos pratiques adultes

Enfin, il faut accepter une hypothèse inconfortable : les jeunes n’inventent pas cette violence, ils la reproduisent. Ce que les jeunes donnent à voir est peut-être une version plus brute, moins dissimulée, de pratiques déjà largement installées.

Quel rôle pour l’école, les adultes et l’éducation populaire ?

Face à la violence relationnelle, la tentation est grande de se réfugier derrière l’idée d’un phénomène global, trop vaste pour être réellement combattu. Pourtant, l’école, les adultes et les espaces éducatifs hors cadre scolaire occupent une place centrale : ils sont parmi les derniers lieux où d’autres formes de relations peuvent encore s’apprendre.


1. Le rôle de l’école : poser un cadre relationnel clair

Les recherches en sciences de l’éducation, notamment relayées par le CNRS, montrent que les établissements qui parviennent à limiter ces violences ne sont pas ceux qui sanctionnent le plus, mais ceux qui :

  • posent un cadre relationnel explicite,
  • travaillent les mots, leur portée, leur pouvoir,
  • rendent visibles les mécanismes de domination symbolique.L’enjeu n’est pas seulement disciplinaire. Il est pédagogique. Apprendre à parler sans écraser l’autre est une compétence sociale à part entière.

2. Redonner une place à l’initiative sans l’exposer à la moquerie

Si l’école veut lutter contre la violence relationnelle, elle doit protéger l’initiative. Cela suppose de créer des espaces où l’on peut :

  • proposer sans être immédiatement jugé,
  • se tromper sans être ridiculisé,
  • essayer sans être disqualifié.Cela passe par des dispositifs concrets : travail coopératif, projets collectifs, débats encadrés, temps d’expression sécurisés. Mais surtout par une posture adulte claire : l’initiative est valorisée, même quand elle est maladroite.

3. Le rôle des adultes : cohérence et exemplarité

On ne peut pas demander aux jeunes de renoncer à des pratiques que les adultes continuent d’utiliser. Ironie blessante, mépris social, disqualification par le statut ou le langage : la violence relationnelle est largement présente dans le monde adulte.Être adulte aujourd’hui, dans ce contexte, c’est accepter une responsabilité inconfortable : celle de ralentir, de réguler, de montrer qu’un désaccord peut exister sans humiliation.

4. L’éducation populaire : des espaces pour réapprendre à faire collectif

En dehors de l’école, l’éducation populaire joue un rôle irremplaçable. Les mouvements, associations et structures d’éducation populaire offrent ce que l’institution scolaire peine parfois à garantir :

  • des espaces moins hiérarchisés,
  • des projets concrets,
  • des cadres où la parole peut circuler autrement.Historiquement, l’éducation populaire a toujours visé cela : former des citoyens capables de débattre, d’agir et de coopérer sans s’écraser mutuellement. Aujourd’hui, cet héritage est plus que jamais nécessaire.

5. Refaire de la relation un apprentissage politique

Lutter contre la violence relationnelle, ce n’est pas seulement une question de climat scolaire ou de bien-être. C’est un enjeu profondément politique. Une société qui ne sait plus débattre sans humilier, contester sans détruire, proposer sans être ridiculisée, se prive de sa capacité à se transformer.

L’école, les adultes et l’éducation populaire n’ont pas à “réparer” seuls ce que la société produit. Mais ils peuvent, ensemble, tenir des lignes, maintenir des exigences, et transmettre autre chose que la loi du plus fort symbolique.

Ce que nous acceptons quand nous banalisons la violence relationnelle

La violence relationnelle n’est pas un simple problème de comportement. Elle est un symptôme. Celui d’une société qui a progressivement accepté que l’on puisse exister en écrasant symboliquement l’autre, que la moquerie remplace l’argument, que la disqualification tienne lieu de dialogue.

Tolérer cette violence, c’est accepter une société figée. Une société où l’on préfère rabaisser plutôt que risquer d’échouer ensemble. Où l’on confond esprit critique et cynisme. Où l’on apprend très tôt que se taire est plus sûr que proposer.

L’école, les adultes, l’éducation populaire ne pourront pas, à eux seuls, inverser cette tendance. Mais ils peuvent refuser la banalisation. Refuser de traiter ces violences comme de simples “codes”. Refuser de détourner le regard quand la moquerie devient une norme. Refuser aussi de reproduire, à l’âge adulte, ce que l’on prétend combattre chez les plus jeunes.

Car la question n’est pas seulement éducative. Elle est démocratique.
Une société incapable de se parler sans s’humilier est une société qui renonce à se transformer.

Ce que nous choisissons de tolérer dans nos relations quotidiennes dit beaucoup de la société que nous acceptons de devenir.