Qu'est ce qu'on peut aimer le football.
On aime ce qu’il provoque quand il est juste un jeu : un ballon, des corps en mouvement, une complicité silencieuse entre des inconnus, un but célébré sans calcul. On aime les souvenirs qu’il fabrique, les discussions qu’il ouvre, les liens qu’il crée sans avoir besoin de longs discours. On aime le football parce qu’il est encore aujourd’hui un langage populaire, accessible, imparfait, profondément humain.
Mais aimer n’interdit pas de douter. Au contraire.
C’est souvent parce qu’on aime profondément quelque chose qu’on commence à en voir les dérives, les excès, les angles morts. Et depuis plusieurs années, une question s’impose à nous : qu’est devenu le football, et surtout, que fait-il à notre temps ?
Le football n’est plus un simple rendez-vous. Il est devenu une présence constante. Un bruit de fond permanent. Des matchs presque tous les soirs, des compétitions qui s’empilent, des débats sans fin, des analyses, des polémiques, des classements, des pronostics. Même quand on ne regarde pas, le football est là. Dans les conversations. Dans les réseaux sociaux. Dans les médias. Dans nos têtes.
Bien sûr, tout le monde n’est pas concerné de la même manière. Bien sûr, regarder un match n’a jamais été un problème en soi. Mais quand un spectacle devient omniprésent, quand il structure nos semaines et nos discussions, il finit par poser une question plus large : que faisons-nous, collectivement, de notre attention et de notre énergie ?
Ce texte ne sera pas un rejet du football.
Il ne sera pas non plus un mépris du plaisir populaire, ni une posture morale. Ce sera une tentative de mettre des mots sur un malaise diffus : celui d’un sport devenu industrie, d’un jeu transformé en flux permanent, et d’un temps collectif peu à peu absorbé par le spectacle, au risque d’étouffer l’élan social, l’action concrète, et la capacité à se demander, ensemble, ce qui mérite vraiment qu’on y consacre nos soirées.
Parce qu’aimer le football, aujourd’hui, c’est peut-être aussi avoir le courage de se demander ce qu’il nous prend — et ce qu’il nous empêche parfois de faire.
I. Du pain et des jeux, version moderne
Il serait trop facile — et trop confortable — de balayer ces questions d’un revers de main au nom du divertissement. Après tout, le football n’est “qu’un jeu”. Mais c’est précisément cette apparente innocence qui mérite d’être interrogée. Car lorsqu’un spectacle devient omniprésent, il cesse d’être un simple loisir pour devenir un fait social total, au sens où l’entendait Marcel Mauss : un phénomène qui traverse l’économie, la culture, les corps, les émotions et le politique.
La célèbre formule romaine panem et circenses — du pain et des jeux — est souvent invoquée avec condescendance, comme si elle ne concernait que des sociétés autoritaires ou des foules naïves. Pourtant, elle ne décrit pas une manipulation grossière, mais un mécanisme plus subtil : occuper l’attention collective pour éviter qu’elle ne se porte ailleurs. Offrir du spectacle, non pour abrutir, mais pour canaliser. Pour apaiser. Pour remplir.
Le football contemporain pousse ce mécanisme très loin. Jamais un sport n’a été aussi accessible, aussi visible, aussi constant. Il n’y a plus d’attente, plus de manque, plus de respiration. Chaque match est immédiatement remplacé par un autre. Chaque compétition appelle la suivante. Le plaisir n’est plus rare ; il est industrialisé.
Or, comme l’ont montré de nombreux travaux sur l’économie de l’attention, ce qui est en jeu n’est pas seulement le temps passé devant un écran, mais la capacité à se rendre disponible pour autre chose. Le spectacle permanent réduit les interstices. Il occupe les silences. Il remplit les vides dans lesquels pourraient naître le doute, la discussion politique, l’envie d’agir ou de s’engager.Ainsi, la question n’est pas de savoir si le football est utile ou inutile.
La vraie question est plus inconfortable : à quoi nous empêche-t-il de penser quand il occupe tout l’espace ?
II. Le temps : la ressource invisible
La question centrale n’est donc pas le football en lui-même, mais le temps qu’il mobilise.
Car le temps n’est jamais neutre. Il est fini, inégalement réparti, socialement structuré. Et surtout : ce que nous faisons de notre temps dit quelque chose de ce que nous sommes capables — ou non — de faire collectivement.
Le football contemporain s’est installé dans un espace très particulier : le temps disponible, celui qui reste après le travail, les obligations, la fatigue. Ce temps précieux, celui qui pourrait être consacré à autre chose que la survie quotidienne. Celui où, potentiellement, peuvent naître l’engagement, la création, la discussion, le lien.
Or ce temps-là est aujourd’hui saturé.
Des matchs tous les deux ou trois jours. Des soirées entières rythmées par des calendriers imposés. Des discussions qui commencent avant le match et se prolongent après. Même sans regarder, il faut “être au courant”. Le football devient une présence qui structure la semaine.
Le sociologue Hartmut Rosa parle d’accélération sociale : plus nous gagnons du temps grâce aux technologies, plus nous avons l’impression d’en manquer. Le football s’inscrit pleinement dans cette logique. Il ne ralentit pas. Il accélère. Il s’ajoute. Il empile.
Et ce temps absorbé n’est pas seulement du temps individuel.
C’est du temps collectif. Quand des milliers — voire des millions — de personnes consacrent plusieurs soirées par semaine au même spectacle, cela façonne ce qui devient discutable, visible, légitime. On parle beaucoup. Mais on parle du même objet. Ce phénomène est particulièrement frappant chez les hommes, notamment dans les classes populaires et moyennes. Ce sont aussi ceux qui sont statistiquement les moins présents dans le monde associatif, citoyen ou bénévole.
Encore une fois, il ne s’agit pas d’accuser les spectateurs.
Il s’agit de regarder lucidement un système qui transforme le temps libre en temps consommé, le collectif en audience, l’énergie en attention monétisable. Pour reprendre encore une fois Guy Debord, le spectacle n’est pas ce que l’on regarde, mais ce qui organise nos relations au monde.
La question devient alors vertigineuse :
si nous passons autant de temps à regarder des matchs, à les commenter, à les débattre…
quel temps reste-t-il pour penser, ensemble, ce que nous pourrions faire d’autre ?
Car le temps n’est pas seulement une donnée personnelle. C’est un enjeu politique majeur.
III. Le corps comme variable d’ajustement
Cette captation du temps a une contrepartie rarement interrogée : le corps.
Pas le nôtre — du moins pas directement — mais celui de ceux qui rendent le spectacle possible.
Car pour que le football ne s’arrête jamais, il faut que les corps tiennent. Ou plutôt : qu’ils soient gérés, optimisés, rentabilisés.
Les calendriers des joueurs explosent. Les temps de récupération se réduisent. Les déplacements s’enchaînent. Les saisons s’étirent sans véritables coupures. Dans ce contexte, le footballeur n’est plus seulement un sportif : il devient une ressource productive, soumise à une logique de rendement.
Burn-out, anxiété, dépression, sentiment de vide, perte de sens : ces mots ont longtemps été jugés incompatibles avec l’image du footballeur professionnel. Trop bien payé pour souffrir. Trop exposé pour se plaindre. Trop performant pour être fragile. Or ce raisonnement révèle précisément le problème : le corps est traité comme un outil, et l’esprit comme un dommage collatéral.
Le football contemporain s’inscrit pleinement dans ce que la sociologie critique décrit depuis longtemps : une gestion rationalisée des corps au service de la performance. En ce sens, les joueurs ne sont pas seulement des athlètes, mais les premières victimes visibles d’un système qui refuse la limite.
On soigne plus vite.
On adapte les charges.
On individualise les protocoles.
Mais on ne ralentit pas.
Le calendrier, lui, reste intouchable.
La logique est simple : tant que le spectacle fonctionne, le corps doit suivre.
Et s’il casse, il sera remplacé.
Ce mécanisme rappelle une intuition fondamentale de Michel Foucault : le pouvoir moderne ne s’exerce pas seulement par la contrainte, mais par la gestion fine des corps, de leur temps, de leur énergie, de leur utilité. Le football est ici un laboratoire à ciel ouvert de cette biopolitique contemporaine.
Mais ce qui est peut-être le plus troublant, c’est que cette violence n’est pas cachée.
Elle est visible, commentée, analysée… puis intégrée comme normale.
Un joueur blessé ? On parle de rotation.
Un joueur épuisé ? On parle de gestion.
Un joueur en détresse mentale ? On parle de pression.
Jamais de remise en cause structurelle.
Jamais de question sur le rythme imposé.
Jamais de débat sur la nécessité de produire toujours plus de matchs.
Et pendant que les corps des joueurs encaissent, les nôtres — spectateurs — s’habituent.
À consommer.
À attendre le prochain rendez-vous.
À accepter que le spectacle passe avant la limite humaine.
Ce parallèle n’est pas anodin.
Car un système qui apprend à tolérer l’épuisement des corps qu’il admire apprend aussi, insidieusement, à tolérer sa propre fatigue, son propre renoncement, son propre manque de temps.Le football devient alors un miroir grossissant :
ce que nous acceptons pour eux, nous finissons par l’accepter pour nous.
IV. Redevenir acteurs
Face à ce constat, une tentation serait de rejeter le football en bloc.
Ce serait une erreur. Et surtout, une facilité.
Le problème n’est pas le football.
Le problème, c’est la place qu’il occupe quand il ne laisse plus d’espace au reste.
Il existe une différence fondamentale — trop souvent oubliée — entre être spectateur et être acteur.
Regarder, commenter, débattre, s’indigner même, ne produit pas les mêmes effets que faire, organiser, jouer, s’engager.
Jouer au football, c’est autre chose.
C’est un corps en mouvement, un collectif imparfait, une règle négociée, un effort partagé. C’est une école de coopération, de frustration, de solidarité. C’est une pratique qui crée du lien réel, pas seulement du lien narré.
Regarder du football en continu, en revanche, installe une relation asymétrique au monde.
On assiste. On juge. On consomme. On parle beaucoup.
Mais on n’agit pas.
Or, ce glissement a un coût politique.
Plus nous passons de temps à regarder, moins il en reste pour construire. Moins il en reste pour s’impliquer localement, rejoindre une association, monter un projet, discuter autrement que par écran interposé.
Le football, dans sa forme industrielle, devient alors un apprentissage involontaire de la passivité. Non pas parce qu’il abrutit, mais parce qu’il habitue. À ce que les émotions soient vécues par procuration. À ce que le collectif soit observé plutôt que pratiqué.
Et pourtant, les contre-exemples existent partout.
Dans les clubs amateurs, dans les tournois de quartier, dans les entraînements du soir après le travail, dans les éducateurs bénévoles qui tiennent des groupes à bout de bras. Là, le football redevient ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être : un outil d’émancipation, pas un produit.
Redevenir acteurs, ce n’est pas arrêter de regarder un match.
C’est replacer le jeu à sa juste place.
C’est choisir, parfois, de jouer plutôt que de consommer.
De créer du lien plutôt que de commenter celui des autres.
De donner du temps à un collectif réel plutôt qu’à un spectacle lointain.
Dans un monde saturé d’images, d’événements et de récits prêts à l’emploi, l’acte le plus subversif n’est peut-être pas de s’indigner, mais de faire. Faire ensemble. Faire localement. Faire imparfaitement.
Aimer le football, aujourd’hui, pourrait alors signifier ceci : refuser qu’il nous vole notre capacité d’agir. Refuser qu’il occupe tout l’espace.
Et se rappeler que le plus beau jeu collectif ne se regarde pas toujours — il se joue.
