Vous voulez mobiliser les habitants ? Laissez-leur de la place.

Il y a une question qui revient sans cesse dans les collectivités, les institutions, les centres sociaux ou les associations :

Comment mobiliser les habitants ?

Comment faire venir les gens, les faire participer, toucher ceux qu’on ne voit jamais ? Comment créer de l’engagement autour d’un projet social, culturel, écologique ou citoyen ?

Et si le problème était déjà contenu dans la question ?

Parce qu’à force de chercher comment mobiliser les habitants, on oublie parfois de se demander quelle place on est réellement prêt à leur laisser.

Et la réponse est souvent moins confortable.

On veut leur participation. Mais veut-on vraiment leur laisser du pouvoir ?

Beaucoup de démarches commencent de la même manière. Une structure définit un projet, choisit un lieu, construit un programme, prévoit des horaires, identifie quelques thèmes, puis organise une réunion, diffuse un questionnaire ou invite les habitants à venir « donner leur avis ».

Et ensuite, on s’étonne parfois qu’ils ne viennent pas. Ou qu’ils viennent une fois et ne reviennent plus. Le problème n’est pourtant pas forcément un manque d’intérêt ou une supposée disparition de l’engagement citoyen.

Il arrive simplement que l’essentiel ait déjà été décidé avant même que les habitants entrent dans la pièce. On leur demande alors de participer, certes. Mais à quoi exactement ?

À améliorer un projet déjà construit ? À choisir entre trois propositions ? À valider une orientation dont le cadre ne pourra de toute façon pas être discuté ?

La question n’est pas nouvelle.

En 1969 déjà, la chercheuse américaine Sherry Arnstein publiait son fameux article A Ladder of Citizen Participation. Elle y proposait une « échelle » permettant de distinguer différents degrés de participation. Dans les niveaux les plus faibles se trouvent l’information ou la consultation ; plus haut apparaissent le partenariat, la délégation de pouvoir et, finalement, le contrôle citoyen. Son idée centrale reste extrêmement actuelle : faire participer ne signifie pas nécessairement partager le pouvoir.

Cette distinction devrait presque constituer le point de départ de tous les projets qui prétendent mobiliser des habitants. Avant de demander comment les faire venir, il faudrait pouvoir répondre honnêtement à une autre question : qu’est-ce qu’ils pourront réellement changer ?

Laisser de la place, c’est accepter de perdre un peu le contrôle

C’est probablement là que les choses deviennent difficiles.

Permettre à des habitants de construire réellement un projet demande beaucoup plus que de mettre une salle à disposition ou de leur demander leur avis.

Il faut transmettre des outils, former, accompagner, donner accès à des moyens matériels et financiers, permettre de comprendre comment fonctionnent les institutions et parfois accepter que les premières tentatives ne soient pas parfaites.

Il faut surtout créer des espaces dans lesquels des personnes peuvent se rencontrer sans leur demander immédiatement de produire quelque chose.

Et accepter une conséquence assez simple : ce qui va sortir de ces espaces ne correspondra pas toujours à ce que nous avions imaginé.

L’OCDE va d’ailleurs assez loin sur cette question. Dans ses lignes directrices publiées en 2022, elle considère qu’un processus de participation citoyenne ne devrait être organisé que s’il existe réellement une marge d’influence pour les citoyens, un engagement des responsables à prendre en considération leurs contributions et suffisamment de temps ainsi que de ressources humaines, techniques et financières pour mener la démarche correctement. Elle avertit également qu’une participation organisée sans marge réelle de décision ou sans moyens suffisants risque au contraire de décevoir les citoyens et d’abîmer leur confiance envers les institutions.

Dit autrement : si tout est décidé, inutile de faire semblant.

Mais cela soulève immédiatement une deuxième question.

Parce qu’il serait trop facile de transformer cette critique en procès permanent des institutions.

Encore faut-il avoir les moyens de laisser cette place

Il existe évidemment des structures où la participation est utilisée comme un simple affichage. Mais il existe aussi énormément de professionnels qui veulent sincèrement faire autrement.

Des animateurs, des éducateurs, des référents jeunesse, des travailleurs sociaux, des agents de collectivités, des salariés associatifs ou des responsables de centres sociaux qui connaissent très bien les limites des dispositifs dans lesquels ils travaillent.

Et qui essaient de faire au mieux. Le problème, c’est que laisser de la place demande du temps. Et le temps demande des moyens. Accompagner un groupe d’habitants qui souhaite construire quelque chose ne consiste pas à organiser une réunion de deux heures.

Il faut parfois plusieurs mois pour qu’un collectif se forme réellement.

Il faut aller à la rencontre de ceux qui ne viendront jamais spontanément dans un centre social ou une mairie. Il faut apprendre à connaître les gens, faire naître de la confiance, écouter des idées qui ne sont pas encore des « projets », mettre des personnes en relation, accompagner les premières réunions, aider à comprendre un budget ou une demande de subvention.

Parfois, le travail consiste simplement à être là suffisamment longtemps pour que quelqu’un finisse par pousser la porte. Ce travail est difficilement quantifiable. Et pourtant, c’est probablement l’une des conditions essentielles de la mobilisation. Or c’est précisément là que nos politiques jeunesse, sociales et d’éducation populaire rencontrent une contradiction profonde. On demande énormément aux structures de proximité.

Il faut faire de l’aller-vers, favoriser la participation, développer le pouvoir d’agir, accompagner les jeunes, travailler avec les familles, créer des partenariats, organiser des événements, monter des projets, chercher des financements, évaluer les actions et rendre compte de leur impact.

Mais avec quelles équipes ?

Quand un référent jeunesse doit couvrir à lui seul une grande partie d’un territoire, on peut toujours inscrire dans le projet social qu’il faut « favoriser l’expression des jeunes » ou « accompagner leurs initiatives ».

La question très concrète devient alors : quand est-ce qu’il le fait ?

Entre l’accueil du public, les activités à organiser, les dossiers administratifs, les réunions avec les partenaires, les appels à projets, les bilans à rédiger et les urgences du quotidien, l’accompagnement de l’initiative des habitants devient facilement une mission supplémentaire parmi dix autres.

Alors qu’il devrait parfois être au cœur du métier. C’est aussi pour cela qu’il faut être prudent lorsque l’on critique « les institutions ».

Une institution n’est pas un bloc uniforme.

Elle est composée de professionnels, de directions, de contraintes budgétaires, d’élus, de dispositifs, de règles administratives et parfois de personnes qui passent une partie considérable de leur énergie à essayer de faire entrer de bonnes idées dans des cadres qui n’ont pas été conçus pour elles.

Le rapport remis en 2013 par Marie-Hélène Bacqué et Mohamed Mechmache sur la participation dans les quartiers populaires portait justement cette réflexion. Son titre était déjà tout un programme : « Ça ne se fera plus sans nous ». Il défendait notamment l’idée d’une participation construite à partir des dynamiques habitantes elles-mêmes et insistait sur la nécessité de reconnaître leur autonomie et leur capacité d’initiative. Plusieurs années plus tard, la Commission nationale consultative des droits de l’homme rappelait encore que cette ambition nécessitait un accompagnement dans la durée et des moyens humains, techniques et financiers effectifs.

C’est important parce que cela change la manière de poser le problème.

La question n’est pas seulement :

« Les institutions veulent-elles laisser de la place ? »

Elle est également :

« Donnons-nous aux institutions, aux associations et aux professionnels les moyens de créer cette place ? »

Ce ne sont pas les mêmes responsabilités, mais les deux problèmes peuvent produire exactement le même résultat.

Le financement détermine aussi ce que l’on appelle « participer »

Il faut aller encore un peu plus loin. Les moyens ne déterminent pas seulement le nombre de professionnels disponibles. Ils influencent aussi profondément la forme des actions que nous produisons. Un événement est relativement facile à raconter. On peut dire combien de personnes étaient présentes, combien d’ateliers ont été organisés, combien de repas ont été distribués ou combien de jeunes ont participé.

C’est visible.

C’est photographiable.

C’est quantifiable.

À l’inverse, comment mesure-t-on six mois passés avec huit personnes qui apprennent progressivement à organiser leurs propres réunions, à gérer un désaccord, à construire un budget ou à prendre la parole devant une institution ?

Sur un tableau Excel, cela peut sembler moins impressionnant, pourtant, en termes d’autonomie et de capacité d’agir, le résultat peut être beaucoup plus important. C’est probablement l’une des difficultés de notre modèle actuel.

On finance facilement des actions.

Il est beaucoup plus difficile de financer du temps disponible.

Or la mobilisation repose énormément sur ce temps-là.

Le temps de rencontrer.

Le temps de discuter.

Le temps de créer de la confiance.

Le temps de se tromper.

Le temps de recommencer.

Le temps, finalement, que quelque chose puisse venir des gens eux-mêmes plutôt que du calendrier d’un appel à projets.

Cela ne signifie évidemment pas que les financeurs ne doivent plus demander d’objectifs ou d’évaluation. L’argent public doit être suivi et son utilisation doit pouvoir être expliquée, mais peut-être faut-il aussi apprendre à mesurer autre chose, pas uniquement combien de personnes ont participé.

Mais combien ont pris des responsabilités ? Combien ont proposé quelque chose ? Combien sont revenues ? Combien ont appris à porter un projet ? Combien ont intégré un collectif ? Combien ont fini par ne plus avoir besoin du professionnel qui les accompagnait au départ ?

C’est beaucoup plus difficile à compter, mais c’est probablement beaucoup plus proche de ce que devrait être une politique du pouvoir d’agir.

Et puis il y a le mot qui fait peur : politique

Derrière la question de la mobilisation se cache enfin une difficulté que l’on contourne souvent : celle de la politisation de l’espace public.

Dans beaucoup de structures, on veut de l’engagement, mais un engagement propre. Consensuel. Sans conflit. Sans idéologie.

Un engagement qui rassemblerait tout le monde et ne dérangerait personne, sauf que cela n’existe pas vraiment. Dès qu’un groupe de personnes décide de faire quelque chose ensemble, il fait des choix.

Créer un jardin partagé plutôt qu’un parking constitue un choix.

Organiser une distribution alimentaire plutôt qu’une autre activité aussi.

Considérer qu’un quartier manque d’activités pour les jeunes suppose déjà une certaine lecture du territoire.

Créer un média local, monter une association, défendre un espace naturel, organiser une fête de quartier, demander davantage de transports publics ou décider d’aider prioritairement certaines personnes revient toujours à déterminer ce qui nous semble important, et derrière ces décisions existe nécessairement une certaine conception du bien commun.

C’est aussi cela, la politique. Pas uniquement les partis, les élections ou les élus, mais la manière dont nous décidons collectivement de vivre ensemble, de répartir nos ressources et de choisir ce à quoi nous accordons de l’importance.

Il faudrait peut-être arrêter d’avoir peur de ce mot.

Cela ne signifie pas transformer chaque centre social en permanence électorale ou demander aux professionnels de défendre une ligne partisane.

Il s’agit simplement d’accepter que l’espace collectif est traversé par des opinions, des intérêts et des désaccords, et que l’éducation populaire n’a jamais consisté à fabriquer des citoyens sans opinion. Créer de l’autonomie suppose aussi de permettre aux personnes de construire leurs propres analyses.

Les habitants ne sont pas une catégorie administrative

Il existe d’ailleurs quelque chose d’étrange dans notre vocabulaire.

« Les habitants ».

Comme s’il s’agissait d’un groupe homogène.

On entend régulièrement que « les habitants veulent », « les habitants ne participent plus » ou « les habitants sont éloignés des institutions ».

Mais de qui parle-t-on exactement ?

Une mère de famille de 46 ans, un étudiant de 20 ans, un retraité installé dans le quartier depuis quarante ans, un jeune salarié arrivé il y a six mois, un commerçant et une personne au chômage vivent peut-être au même endroit.

Cela ne signifie pas qu’ils partagent les mêmes intérêts, les mêmes opinions ou la même histoire. Et heureusement.

Une communauté vivante n’est pas une masse uniforme. Elle est traversée par des expériences différentes, des contradictions, des désaccords et parfois des conflits.

Le rapport Bacqué-Mechmache insistait justement sur l’importance de reconnaître l’existence d’une parole autonome des habitants plutôt que de chercher uniquement à les intégrer aux dispositifs institutionnels existants. Les expérimentations de « tables de quartier » qui en ont découlé cherchaient notamment à créer des espaces où associations, collectifs et habitants pouvaient construire leur propre parole et leurs propres propositions.

C’est une différence fondamentale.

L’objectif n’est pas nécessairement de produire du consensus. Il est de permettre à des personnes différentes de se rencontrer, de réfléchir, de débattre et éventuellement de construire quelque chose ensemble.

Il faut arrêter de mobiliser pour mobiliser

Et cela oblige aussi à interroger notre obsession des chiffres.

Combien de participants ? Combien d’habitants mobilisés ? Combien de personnes présentes ?

Ces indicateurs ont évidemment leur utilité.

Mais ils peuvent nous faire oublier ce que l’on cherche réellement à produire.

Dix personnes qui prennent progressivement des responsabilités, construisent un projet, apprennent à gérer un budget, rencontrent des partenaires et deviennent autonomes peuvent produire davantage de transformation qu’une réunion de cent personnes venues écouter une présentation.

La mobilisation n’est pas une finalité.

L’autonomie peut l’être.

La capacité à agir peut l’être. La création de liens durables peut l’être. Ce qui m’intéresse finalement, c’est le chemin qui permet à quelqu’un de passer de :

« Je participe à votre activité »

à :

« J’ai une idée. Est-ce qu’on peut essayer ? »

Puis, progressivement :

« On va le faire. »

À cet instant, quelque chose a changé. La personne n’est plus seulement bénéficiaire ou participante. Elle devient actrice, et le rôle du professionnel change avec elle.

Faire pour, faire avec, puis savoir s’effacer

Donner de la place ne signifie évidemment pas abandonner les personnes en leur disant : « Maintenant, débrouillez-vous. »

Cela reviendrait simplement à reproduire les inégalités existantes.

Tout le monde ne dispose pas spontanément des mêmes codes, du même réseau, de la même facilité à prendre la parole ou de la même compréhension des institutions.

Donner du pouvoir suppose donc aussi de donner les moyens de l’exercer.

Former quelqu’un à conduire une réunion, l’aider à présenter son idée, expliquer comment fonctionne une subvention, donner accès à une salle ou à du matériel, mettre en relation avec un partenaire, accompagner la construction d’un budget : tout cela fait partie du processus.

L’OCDE place d’ailleurs explicitement les ressources, l’accessibilité, l’information et l’évaluation parmi les conditions nécessaires à une participation de qualité. Elle recommande également d’associer, lorsque c’est possible, les futurs participants dès la conception de la démarche plutôt que de leur présenter un dispositif entièrement construit.

Cela demande donc aux professionnels une posture particulière.

Ne pas seulement faire pour. Apprendre à faire avec. Et parfois, progressivement, permettre de faire sans nous.

Ce dernier moment est peut-être le plus difficile.

Parce qu’une institution aime naturellement garder la maîtrise de ce qu’elle finance ou accompagne. Parce qu’un professionnel peut également trouver une forme de sécurité dans le fait d’être indispensable.

Mais l’un des signes les plus intéressants d’un accompagnement réussi est peut-être précisément celui-là : le moment où le groupe commence à fonctionner sans nous.

Peut-être que la question est finalement mal posée

La prochaine fois qu’une institution, une collectivité, une association ou un centre social se demandera :

« Comment mobiliser les habitants ? »

Peut-être faudrait-il commencer par poser d’autres questions.

Sur quoi peuvent-ils réellement décider ?

Quelle place peuvent-ils prendre dans la conception du projet, et pas seulement dans son exécution ?

Quels moyens pouvons-nous leur transmettre ?

Quelles responsabilités peuvent-ils progressivement prendre ?

Les professionnels disposent-ils réellement du temps nécessaire pour les accompagner ?

Sommes-nous prêts à entendre leurs désaccords ?

Sommes-nous capables d’accompagner un projet que nous n’aurions pas imaginé nous-mêmes ?

Et surtout : sommes-nous prêts à ce qu’un jour ils n’aient plus besoin de nous pour le porter ?

Parce qu’au fond, les habitants n’attendent pas nécessairement qu’on les mobilise. Ils ont déjà des opinions, des compétences, des colères, des convictions, des envies et des choses qu’ils voudraient changer.

Le problème n’est peut-être pas leur manque de volonté.

Le problème est parfois notre incapacité collective à leur offrir suffisamment d’espace, de temps et de moyens pour transformer cette volonté en action.

Alors il faudrait peut-être arrêter de vouloir organiser leur engagement à leur place.

Créer les conditions.

Donner les moyens.

Transmettre les outils.

Ouvrir les portes.

Accompagner lorsqu’il le faut.

Et puis, surtout, accepter de laisser de la place.

Pour de vrai.

Quelques références pour aller plus loin

Sherry R. Arnstein, « A Ladder of Citizen Participation », 1969. Un texte devenu classique sur les différents degrés de participation, depuis l’information et la consultation jusqu’au partage réel du pouvoir de décision.

OCDE, OECD Guidelines for Citizen Participation Processes, 2022. Un guide intéressant parce qu’il ne réduit pas la participation à une méthode d’animation : l’OCDE y insiste notamment sur la marge réelle d’influence laissée aux citoyens, les moyens humains et financiers, le temps disponible et la nécessité de rendre compte de ce qui a été fait de leurs propositions.

Marie-Hélène Bacqué et Mohamed Mechmache, Pour une réforme radicale de la politique de la ville. Ça ne se fera plus sans nous. Citoyenneté et pouvoir d’agir dans les quartiers populaires, 2013. Une référence particulièrement intéressante pour réfléchir à l’autonomie des collectifs d’habitants et à la différence entre participer à un dispositif et construire sa propre capacité d’action.

Les expériences des « tables de quartier ». Issues notamment des propositions du rapport Bacqué-Mechmache, elles sont intéressantes parce qu’elles cherchent davantage à soutenir des dynamiques collectives autonomes qu’à intégrer simplement des habitants dans une instance déjà construite.